Dans les filets de l’Eglise du Christ

Dans les filets de l’Eglise du Christ

Phosphore n° 54 1er Février 2000,
par Michel Guyon

Seul à Paris, Yassenko voulait juste se faire des amis. Mais son rêve d’intégration s’est changé en cauchemar d’oppression. Témoignage

C’est sans souci que Yassenko traverse aujourd’hui la rue. Cette même rue du quartier Saint-Germain, à Paris, où sa vie a pourtant connu un “fâcheux contretemps”, comme il dit.

C’était en 1995. Deux ans plus tôt, Yassenko se réfugiait en France pour fuir Sarajevo, la guerre et les miliciens qui voulaient l’embrigader. “Je parlais français mais j’étais un peu paumé, je ne devais pas passer inaperçu”, explique le basketteur du haut de son 1,94 m.

A l’image de ces jeunes de province, venu étudier dans la capitale,Yassenko, 22 ans, inscrit en 1ère année de droit à Assas, s’avère être une proie idéale pour l’Église du Christ.

La première fois que les adeptes de cette secte l’accostent, il se dit “intéressé, sans plus” par les soirées avec étude de la Bible qu’on lui propose. Mais il se sent seul. Peu d’amis, peu de sorties.

    L’ÉGLISE DU CHRIST INTERNATIONALE

    Selon le magazine américain Time, cette secte connaît le plus fort développement au monde. C’est aussi une de celles dont le caractère sectaire est le plus dur à détecter. Créée en 1979 aux USA, l’Église du Christ internationale compte plus d’une centaine de “congrégations” dans le monde. Elle est implantée en France depuis 1986 et cible prioritairement les jeunes, étudiants en particulier. Elle propose “la recherche dans les Écritures de ce que l’Église de Jésus devrait être”. Plus largement, elle se présente comme un mouvement jeune et généreux opposé à la société moderne “hypocrite et inhumaine”.

Quatre mois plus tard, lorsqu’il croise de nouveau les jeunes de “l’Église”, Yassenko accepte leur invitation. Il y voit surtout “l’occasion de se faire des amis”. Et des “amis”, il va en avoir “clés en main”.

“Dès le premier rendez-vous, dans la salle du cinéma Grand Rex, note l’invité, je me suis senti très entouré.”

Davantage encore trois jours plus tard, à l’occasion d’une rencontre plus intime, dans un appart “Les jeunes étaient attentionnés, chaleureux.” C’est ce qu’on appelle le “love bombing”, le “bombardement d’amour”. De quoi séduire les moins convaincus par l’étude – très orientée – de la Bible. D’ailleurs, “on parle religion mais c’est clair que l’essentiel est ailleurs”, remarque vite Yassenko.

Au fil des soirées, ses hôtes le questionnent longuement sur ses peurs, ses goûts, ses attirances, y compris sexuelles. En fait, “la secte constitue une fiche sur chaque adepte potentiel, rien ne doit lui échapper”, explique Mathieu Cossu, spécialiste de la question à l’association antisectes ADFI (Association pour la défense des familles et de l’individu).

Humiliations et “Sacrifices”

Un mois durant, les réunions se multiplient, jusqu’à quatre par semaine. Et jusqu’au baptême! “Il fallait y passer, obligatoire”, ironise Yassenko. Et il y passe dans une baignoire, en slip, devant une trentaine de personnes. D’autres auront moins de chance et feront trempette dans la fontaine du Trocadéro!

À partir de là, “le façonnage commence”, note Mathieu Cossu. Vient le temps des “sacrifices” : pas de vacances dans les villes où “l’Église” n’a pas une antenne, interdiction formelle de regarder les filles et de se masturber. Le tout couplé à des “devoirs”, la confession notamment, en groupe. “Si on ne respecte pas les interdits, on doit s’humilier et la secte nous fait constamment culpabiliser”, raconte Yassenko.

Pour parachever cette emprise, Yassenko est incité à prendre un appart avec des adeptes. Ils seront trois dans 30 m2, quand d’autres s’entassent jusqu’à six sur une surface identique. “Les clashs entre colocs étaient quotidiens”, raconte Yassenko, qui quittera sa tante comme d’autres quitteront leurs parents. “Après ça, la secte va contrôler totalement les adeptes qui se contrôlent entre eux”, note Mathieu Cossu.

Chacun est chargé d’épier le voisin et ne doit rien cacher à son formateur, à qui il est impératif de téléphoner une fois par jour. C’est également lui qui contrôle la vie amoureuse des locataires, “invités” à ne pas sortir en couple. Parfois, le chaperon va jusqu’à demander à l’adepte de faire une liste des filles de ” l’Église” qui lui “plaisent.”Il est sûr de ne jamais sortir avec elles”, assure Yassenko, qui a vu la secte “pousser des homos à se marier ou défaire des couples juste avant leur mariage, soi disant parce qu’ils n’avaient pas le même niveau de foi”.

La secte quadrille la ville

À chaque jour son nouveau lot de “devoirs” : se lever tôt (5 heures), prier une heure et ne pas oublier les réunions du soir. Entre-temps, pas question de chômer.

Direction la rue et les facs pour conquérir de nouveaux adeptes. Très vite, Yassenko s’aperçoit que “la secte quadrille la ville”. Une fois par semaine, les jeunes de “l’Eglise” se retrouvent au sous-sol d’un restaurant. On s’y fixe des objectifs en terme d’étudiants à recruter et d’argent à collecter.

Certains donnent 500 F par semaine

S’appuyant sur une interprétation très personnelle de la Bible, la secte demande à ses adeptes de donner 10 % de leurs revenus.“Avec mes 70 F, je n’étais pas intéressant, note Yassenko, mais certains, qui ont des parents aisés, donnaient 500 F par semaine.”

Le tout multiplié par 22 lors de la collecte annuelle, destinée à de mystérieuses missions humanitaires à l’étranger.

Et la fac dans tout ça ? Les étudiants sont incités à bosser comme des dingues. “Pas de session de septembre, passez des nuits blanches s’il le faut”, stipule un document interne à la secte. Et “choisissez des options et des UV qui ne vont pas empiéter sur les horaires de l’Église”. Yassenko rate son année, comme beaucoup d’autres. “On nous disait “Vous n’avez pas la foi, c’est pour ça que vous échouez” : En réalité, on était crevé.” Au bout d’un an et demi, fort d’un“esprit encore libre”,Yassenko décide de prendre une chambre en cité U. La secte essaie de l’en dissuader. En vain. Certains le suivront.

Mais “comme la secte te prend tout ton temps, quand tu pars, tu n’as plus rien”, souligne Yassenko.

Sans compter que le monde extérieur est diabolisé. Les formateurs font ainsi courir le bruit que Mathieu Cossu “déprogramme” dans sa cave les ex adeptes qu’il reçoit!

“Du coup, soupire Yassenko, il y en a pas mal qui retournent dans “l’Eglise”. Et cette fois, sûrement pour longtemps…”


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